CONTRE LA CRISE : DE NOUVELLES SOLIDARITES REGIONALES !
Le jeudi 19 mars dernier, des dizaines de milliers de Normands, à
l'instar des autres Français, étaient dans la rue pour exprimer leur
angoisse devant les effets dévastateurs de la crise, pour dénoncer les
méfaits d'une dérive quasi maffieuse de l'économie financière, pour
demander des augmentations de salaires, pour souligner la baisse du
pouvoir d'achat, pour défendre les services publics.
Bref, une
grève « pour tout » et, d'abord, pour mettre en cause la politique
gouvernementale, jugée insuffisante pour enrayer le déclin de
l'activité et les trop nombreuses suppressions d'emplois.
Cette
accumulation d'objectifs trahit la confusion dans laquelle se meuvent
les organisations syndicales qui ne savent où donner de la tête et
déterminer clairement les priorités dans l'ensemble de leurs
revendications. En fait, la France - donc aussi la Normandie - est
malade, elle a la fièvre, elle s'affaiblit, tous les Diafoirus
proposent, qui, un clystère, qui, des saignées, et l'on ne voit guère
de motifs d'amélioration de l'état de la patiente.
Nous sommes dans la phase d'abattement et de déploration : il
semble que l'impérieuse nécessité de se retrousser les manches ne soit
pas encore vraiment ressentie... Les Français sont ainsi : leurs
premiers réflexes consistent à vouloir désigner des coupables, à
rechercher ensuite les moyens de rendre moins douloureux les effets
d'une crise, à réaliser enfin le redressement dont ils ont toujours été
capables... Évidemment l'approche est souvent différente ailleurs, aux
Etats-Unis par exemple où chacun ressent le besoin de se sortir du
bourbier de son propre chef... Mais il est vain de se fustiger
davantage : nous sommes ainsi. Faisons avec.
Les coupables ? On
croit les connaître aujourd'hui : les financiers, adeptes du casino
mondial, qui ont joué, spéculé... avec un argent qu'ils ne possédaient
pas, puis avec l'argent des épargnants. L'informatisation des moyens de
transaction a permis les pires jongleries. Tout le reste en découle :
les endettements des établissements bancaires, le manque de liquidités,
l'asphyxie financière des entreprises, la baisse des investissements
qui précède et qui suit la contraction des carnets de commande, les
licenciements, la stagnation ou la baisse de la consommation... Le
schéma est connu, mais n'est-il pas superficiel ? Ne faudrait-il pas
réfléchir au phénomène de la prééminence de l'économie financière et
virtuelle sur l'économie réelle ? Ne faudrait-il pas remettre en cause
l'absence de régulation du système capitaliste, telle qu'elle a été
initiée par les modèles Reagan et Thatcher et qui faisait apparaître
désuet le système colberto-gaullien de la France, entraînée malgré elle
dans une déglingue de ses services publics et son système de protection
sociale ?
Les faits sont têtus : il est démontré que ce qui
reste du modèle d'économie administrée français rend moins graves les
effets de la crise en France et que même les économistes
d'outre-atlantique regardent d'un oeil neuf le système de garde-fous de
l'exception française.
Les Français en sont-ils conscients ?
Oui et non. Oui, lorsqu'ils veulent défendre bec et ongle leur
protection sociale et les services publics. Non, lorsqu'ils demandent à
l'Etat - donc au Gouvernement - de tout régler. « Faut qu'on, Y a
qu'à », éternel leitmotiv de la foule française qui met invariablement
derrière le pronom indéfini l'intervention tutélaire de l'Etat.
La mise en accusation du Gouvernement est chez nous classique, quelle
que soit l'équipe aux commandes... et depuis trente ans la Gauche comme
la Droite ont été aux affaires.
La Gauche comme la Droite
ont démantelé le système économique administré à la française, cédant
aux pressions extérieures du libéralisme triomphant et du mondialisme
envahissant. Dans le même temps, l'Etat a vidé ses caisses et
s'est endetté de façon inconsidérée : c'est normal, il fallait
satisfaire aux clientélismes divers et maintenir un train de vie
apparemment incompressible de puissance moyenne voulant jouer dans la
cour des grands.
La crise est là et que constate-t-on ? Une
situation analogue à celle de la France d'avant 1789 : un Etat
désargenté dont on attend tout, un pays encore riche, mais où les
inégalités sont de plus en plus mal ressenties, des féodalités de
toutes sortes...
Justement ces féodalités, qui répugnent à se
remettre en cause et refusent le changement, se retrouvant aussi bien
dans le secteur privé (les multinationales par exemple) et dans le
secteur public (la Poste, RFF, la SNCF, etc.). Les multinationales ont
tout fait pour se mettre hors de portée de l'Etat, dont elles se
gaussent, et les féodalités administratives s'érigent en puissances
rivales de l'Etat, copiant celui-ci dans une tradition centraliste
trouvant sa traduction dans le statut national des fonctionnaires ou le
statut national des salariés des EPIC (Etablissement publics
industriels et commerciaux).
Que reproche-t-on à l'Etat en
général, à Sarkozy en particulier ? (L'identification de l'Etat au
président de la république résulte de l'idée que le titulaire de
l'Elysée se fait de sa fonction, elle-même découlant du système du
quinquennat voulu en son temps par Jospin, lequel aurait bien voulu en
profiter !). Oui, que reproche-t-on aux plus hautes instances ? C'est
de ne pas combattre, voire abattre, les féodalités !
Les
indécences des grands patrons aux parachutes dorés - que nous ne
confondrons pas aux entrepreneurs, petits et grands - (Faut-il qu'ils
soient stupides et sans vergogne pour ne pas comprendre, qu'en période
de crise ou pas, il est insultant d'étaler sa goinfrerie, dont les
justifications font problème !) doivent être sanctionnés. Sans mollir.
Les multinationales s'en moquent ? La Chambre des Représentants, aux
Etats-Unis, en votant la ponction fiscale confiscatoire de 90 %, montre
le chemin que doit suivre l'Etat et son Gouvernement... Toutes mesures
de ce type (lutte contre les paradis fiscaux, conditionnalité des aides
aux entreprises, etc.) deviennent des impératifs de gouvernance en ces
temps de crise, mais ce que doit, en plus, faire l'Etat, c'est réguler
l'économie financière, contrôler les établissements financiers. Ils ont
des comptes à rendre, surtout s'ils sollicitent les avances financières
de l'Etat pour se redonner des liquidités. Cela peut aller jusqu'à la
nationalisation partielle et temporaire des banques. Nous insistons sur
le mot « temporaire », car l'Etat n'a pas la vocation à être
éternellement un banquier.
Quant aux féodalités
administratives, elles doivent être déconcentrées et décentralisées,
suivant en cela la déconcentration et la décentralisation de la France.
Plutôt que de rester dans la logique de ces institutions centralisées
et pyramidales qui, inévitablement, finissent par avoir des gestions
comptables (vues de Paris, les satisfactions des besoins des usagers et
administrés se hiérarchisent selon leur ampleur quantitative... et
condamnent ainsi les zones moins peuplées et moins attractives), il
faudrait partir de notions nouvelles comme l'équilibre dans
l'aménagement du territoire.
On nous objectera que la
conception centralisée a pour but de traiter également tous les
citoyens de la République. C'est largement devenu un mythe.
Que
constate-t-on au bout de deux siècles de centralisation aux forceps ?
Une inégalité effarante selon que vous habitez dans la Région-Capitale
ou dans le sud, d'une part, dans les régions du nord, du nord-ouest ou
du centre de la France.
Prendre le cas de la santé est
accablant : les disparités régionales sont inacceptables. Prendre celui
des transports ferroviaires est même insultant. La Normandie, dans ces
deux cas, est en état de déshérence. Pour la santé, nous ne
rattraperons nos retards que dans cinquante ans... si la Région met la
main à la poche ! Pour le ferroviaire, on constate que RFF se révèle
incapable de démarrer de vrais travaux d'infrastructures avant 2013...
Est-ce acceptable ?
Mettre en cause l'Etat en cette affaire ? Lui demander d'investir
massivement pour combler nos retards ? Le plan de relance qui se veut
d'abord une accélération des programmations de projets déjà prévus est,
au mieux, un saupoudrage salutaire (le Gouvernement a parfaitement
raison de privilégier l'investissement et non de relancer par la
consommation, prônée par une opposition sans imagination), mais ce
n'est pas le rattrapage sélectif auquel nous pourrions prétendre.
D'ailleurs, dans la logique de l'Etat centralisé, peut-on faire
autrement ? Surtout en période de crise où, justement, l'Etat, depuis
trop longtemps impécunieux, n'a pas ou n'a plus les ressources de faire
pour la Normandie ce qu'à d'autres époques - les Trente Glorieuses -,
on pouvait faire pour désenclaver la Bretagne...
La réponse,
quoi qu'il en coûte, réside dans un renversement des perspectives.
Services publics et services d'intérêt général doivent d'abord répondre
aux besoins des populations. Et ces besoins ne sont pas les mêmes
partout. Vouloir les satisfaire d'en haut d'une façon uniforme revient
à labourer la mer et aboutit, faute de moyens, à mettre en avant une
gestion comptable, donc à produire les inégalités que nous connaissons.
L'avenir des services publics et des services d'intérêt général réside
dans une gestion décentralisée et régionalisée dans laquelle les
usagers, administrés et clients ont, par l'intermédiaire de leurs Elus
régionaux, la responsabilité financière de leur bonne marche.
Prenons quelques exemples :
En 1986, l'Etat a abandonné aux Régions et aux Départements la gestion
du patrimoine des lycées et des collèges... Ce transfert de compétences
s'est accompagné du transfert des financements consentis par l'Etat en
1986... Mais comme l'Etat avait laissé ce patrimoine en mauvais état,
faute d'un financement suffisant, il a bien fallu que les Collectivités
territoriales investissent davantage pour rénover, restaurer, augmenter
ce patrimoine. Cela a été une réussite, dont on se réjouit tous les
jours, et, surtout, cela a été accepté par la population contributive.
L'acceptabilité de sacrifices fiscaux est plus grande lorsque les
contribuables peuvent juger sur pièces de la pertinence des
investissements publics.
Autre exemple : les T.E.R.
Depuis que les Régions les ont pris en charge, même insuffisamment
défalquées du montant des investissements consentis pour les
développer, on constate une amélioration appréciée de la qualité des
liaisons ferroviaires gérées régionalement. Cela coûte cher, mais c'est
accepté par la population. Aurait-on eu la même acceptabilité si l'Etat
avait ponctionné les contribuables, dans les mêmes proportions, pour
réaliser, moins bien, les investissements ferroviaires locaux ?
Nous
pensons au Mouvement Normand que la santé, la culture, la Poste, RFF,
la SNCF et bien d'autres organismes centraux, que l'on peut considérer
comme des services publics et des services d'intérêt général, doivent
être régionalisés, gérés par les Régions, dont les Elus répondront de
façon responsable aux yeux des usagers, leurs électeurs, de la bonne
gouvernance : la fermeture ou le maintien d'un bureau de poste,
l'ouverture ou la fermeture d'une classe, l'amélioration d'une desserte
ferroviaire ou routière seront d'autant mieux acceptées -
financièrement par l'impôt régional ou local, faut-il le préciser ? -
qu'il y aura une relation étroite entre la satisfaction des besoins de
la population, la solidarité territoriale et le financement consenti.
Alors, de nouvelles solidarités régionales pour permettre une sortie de
crise, notamment par une promotion des services publics et des services
d'intérêt général, telle est l'une des clefs que propose le Mouvement
Normand. C'est une réponse à l'une des revendications des manifestants
du 19 mars. Elle conditionne les autres. Elle responsabilise chacun, là
où il est, et permet à l'Etat d'abattre plus aisément les féodalités
qui le grugent ou qui le noient.
Pour le Directorat Brun (Economique et Social) du Mouvement Normand
Guillaume LENOIR et Robert LEVASSEUR
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