LA NORMANDIE DES OCCASIONS MANQUEES


La « Queen Mary II » devait faire escale au Havre. Ce n'est pas rien : plusieurs milliers de touristes argentes qui débarquent pour quelques heures dans une ville où les commerçants, prévenus, se sont achalandés pour la circonstance... Hélas, l'escale a été décommandée... pour cause de grève. Heureusement, dira-t-on, la « Queen Mary II » s'est arrêtée à Cherbourg, qui, certes, ne s'y attendait pas, mais cet autre port normand en a quelque peu profité. Demi-mal, donc ? On pourrait regretter cet avatar : qui nous dit que le splendide navire de la Cunard inscrira lors d'une prochaine croisière un port français (donc normand !) sur la liste de ses escales ? Cela nous rappelle furieusement l'agonie lamentable de notre « France », qui a démontré notre incapacité collective à réussir la mutation des paquebots transatlantiques en super-navires de croisière, et ce, sous les prétextes fallacieux du refus des personnels à changer leurs habitudes, à remettre en cause des acquis sociaux ne pouvant plus être maintenus dans le cadre d'une évolution des métiers... Le paquebot « France » a été livré aux démolisseurs : nous n'avons même pas été capables de le transformer en hôtel de luxe au pied du Pont de Normandie comme le projet en avait été formé pendant un temps à la grande colère des restaurateurs de la Côte y voyant une concurrence redoutable... Il faudra tout de même qu'on nous explique pourquoi des compagnies étrangères peuvent lancer des bateaux de croisière comme la « Queen Mary II » (construit en France d'ailleurs !) et que nous ne sommes pas capables d'en faire autant. Pourquoi tel ou tel navire en fin de vie peut devenir un palace flottant dans un émirat du Golfe Persique et que nous détruisions un navire symbole du goût français ?

Le choix de la construction d'un pont levant à Rouen était assurément contestable. Il eût mieux valu un tunnel. Le Mouvement Normand l'a dit en son temps. Mais Pont Flaubert il y a. Pont levant, de records européens. Certes ! Mais pont levant immobile : il apparaît que les bâtiments de croisière qui, par dizaines, viennent s'amarrer à Rouen, refusent de franchir la passe : ils craignent, paraît-il, qu'un mouvement de grève ne les place en situation d'otages le long des quais de Seine. Quelle réputation nous avons ! Alors pont levant inutile ? Ne servira-t-il que tous les cinq ans pour l'Armada ? Au moins devrait-il servir de trait d'union entre les deux rives : c'est le cas et cela montre a posteriori la nécessité d'un 6e franchissement de la Seine, à Rouen. Malheureusement - et le temporaire peut durer longtemps -, les voies d'accès à l'ouvrage sont calamiteuses sur la rive gauche... Mais le plus grave, c'est que ce franchissement du fleuve a été lancé AVANT que l'on réfléchisse à la réalisation de la nouvelle gare SNCF sur cette rive gauche, qui, fatalement, devra se compléter par un franchissement ferroviaire de la Seine (pont fixe ? tunnel ?)... Ce manque d'anticipation et de coordination dans les projets sera jugée, dans les décennies à venir, comme une incohérence, une occasion manquée d'une véritable restructuration de l'Agglo de Rouen.

Puisque nous parlons de l'Agglo de Rouen, le dessein de son président, Laurent Fabius, de la transformer en communauté urbaine, se trouve entravé par la fronde des petits potentats locaux (souvent de la même tendance que M. Fabius, soit dit en passant) : ils craignent de perdre leur « indépendance », d'être « noyés »... Tout le langage localiste y passe. Il est urgent de ne rien faire ou de jouer petit bras. Le Comité Balladur sur la réforme des collectivités locales place pourtant Rouen comme métropole du nord-ouest : formidable opportunité qu'il faudrait saisir. Hélas, trois fois hélas !, les caciques du Parti Socialiste, Fabius en tête, ont tellement déblatérer sur les propositions formulées dans le rapport de l'ancien Premier Ministre que, là encore, il sera urgent d'attendre !

Bien entendu, ne parlons pas de l'invitation à peine déguisée de réunifier la Normandie. La plus haute autorité de l'Etat s'est prononcée en faveur de cette solution de bon sens, « mais comme c'est Sarko qui l'a dit, c'est forcément mauvais ! ». Nos responsables politiques sont décidément de petits bonshommes !

Il n'y a pas qu'eux !

Dans le cadre de la restructuration et de la réduction du nombre des Chambres de Commerce et d'Industrie, plusieurs d'entre elles, toutes directement concernées par les retombées de Port 2000, ont proposé de fusionner : Le Havre, Bolbec-Fécamp, Pays d'Auge... pour former la C.C.I. de l'Estuaire. Le projet est torpillé par la C.C.I. de Caen et la Chambre Régionale de Commerce et d'Industrie de « Basse »-Normandie : ces messieurs-dames trouvent scandaleux qu'une nouvelle C.C.I. s'affranchisse des frontières administratives régionales et départementales. Irrésistiblement, on pense aux dinosaures qui disparurent faute de pouvoir s'adapter...

Du coté des Universités, on ne fait pas beaucoup mieux. On a liquidé le Pôle Universitaire Normand. On n'a pas été choisi parmi les dix universités bénéficiant tout de suite d'une autonomie de gestion. On ne se presse surtout pas pour constituer un Pôle de Recherche et d'Enseignement Supérieur (P.R.E.S.) et... chaque année, 4000 jeunes diplômés quittent la Normandie, l'Université de Rouen - pour ne citer qu'elle - perd huit cents étudiants, le nombre d'étudiants en université à l'étranger (bourses Erasmus) baisse en « Basse »-Normandie (330, - 53% !). Même les professeurs de Normandie travaillant dans les universités étrangères se comptent loin derrière leurs collègues de Bretagne ou des Pays de Loire (cf « Ouest-France » - 19 février 2009). Il n'y a vraiment pas de quoi pavoiser !

On pourrait multiplier à l'envi les exemples montrant que la Normandie - divisée contre elle-même - « loupe le coche » en bien des domaines. Nous n'avons pas évoqué les problèmes ferroviaires : c'est trop accablant. On ne peut même pas se raccrocher à l'intéressante expansion du trafic fluvial sur la Seine : le succès est fragile, car les écluses sont vétustes et, à tout moment, peuvent entraver les flux... comme cela est arrivé il y a quelques semaines. Pendant ce temps, le canal Seine-Nord va mettre directement Paris en liaison avec les ports de la Mer du Nord. Allons-nous, là encore, nous mettre hors jeu dans cette affaire ?

Le Mouvement Normand est inquiet : le déclin de la Normandie s'accélère avec la crise et nos Elus et Décideurs laissent passer des opportunités. Cela suffit !

Pour le Directorat Brun (Economique et Social) du Mouvement Normand
Jean-Guillaume LEFEBVRE