Manifeste pour la renaissance de la culture normande
La culture française, dans son expression classique et originale, partage avec la culture anglaise une caractéristique qui lui donne, tout naturellement, vocation d'universalité : elle est la rencontre et la résultante de plusieurs cultures ethniques européennes fondamentales : la culture celtique, la culture gréco-latine et la culture germanique.
La culture française en déclin
La culture française se trouve aujourd'hui gravement menacée, tant dans son expression propre que dans son rayonnement international. Le développement des cultures régionales, qui ont contribué à son essor, n'est pas pour elle une menace, mais au contraire une occasion indispensable de ressourcement et d'expansion, dans un monde de plus en plus sensibilisé aux valeurs de l'enracinement.
Quant à la culture anglaise, elle semble avoir profité du fantastique relais que constituent les États-Unis d'Amérique, qui ont massivement imposé l'usage de la langue anglaise à leurs alliés et à leurs clients. Mais il s'agît, sans aucun doute, d'une prodigieuse dénaturation de l'héritage britannique original, totalement coupé de ses indispensables racines européennes et dévié de sa signification culturelle pour ne plus représenter qu'une marchandise commerciale.
Largement distancé par l'anglais, installé dans son bastion américain, le français ne fait que reculer et la francophonie représente plus, aujourd'hui, un véhicule linguistique, d'ailleurs en régression, qu'une véritable communauté culturelle.
On peut se demander, devant la faiblesse des réactions de défense de la culture française, si celle-ci existe encore autrement qu'à l'état de souvenir fossilisé, sans aucune ambition de renouvellement et d'expansion. Il s'agit d'une véritable « culture-musée », réduite à son seul attrait touristique.
L'agonie de la culture française provient de l'irrésistible effacement politique et démographique du pays depuis les désastres du Premier Empire, auquel s'est ajoutée, dès le début du siècle dernier, une centralisation forcenée, qui a transformé la culture française en culture parisienne…
Ce phénomène, sans équivalent en Angleterre, Allemagne, en Italie ou en Espagne, a totalement coupé la culture parisienne de ses racines ethniques et provinciales. Plus n'était question de la rencontre des courants celtique, gréco-latin ou germanique dans une Capitale qui proclamait un académisme officiel, inexorablement destiné à tous les conformismes comme à tous les faux-semblants. Les caprices de la mode, renforcés par l'affairisme, ont totalement oblitéré l'univers esthétique français.
Le déclin culturel de la France provient du déclin, voulu par la politique de l'État-Parisien, des cultures provinciales les plus originales et les plus fécondes.
L'américanisation de la culture française
Si on assiste, à l'heure actuelle, à une renaissance, obligatoirement centrifuge, des cultures ethniques ancestrales, notamment celtique en Bretagne, gréco-latine en Occitanie ou germanique en Alsace et en Flandre, on ne retrouve plus l'apport synthétique puissant des cultures de langue d'oïl qui ont naguère tant apporté au peuple français. La Normandie, la Touraine, la Champagne, la Bourgogne, le Poitou, par exemple, ne jouent absolument plus le rôle qui leur est historiquement et culturellement dévolu et se trouvent totalement « déculturées », incapables d'exprimer leur identité originale et de résister aux modes qui leur viennent de Paris, lesquelles représentent bien davantage une « culture » pseudoaméricaine qu'une culture française authentique.
La mainmise « culturelle » des États-Unis, dans leur expression la plus tonitruante, la plus vulgaire et la plus destructrice, sur des cultures ethniques de l'Europe occidentale apparaît comme un des faits majeurs de la seconde moitié du XXème siècle. Plus encore que militairement, politiquement ou économiquement, nous sommes culturellement « colonisés ». Nous ne pourrons résister à cette fantastique pression de ce qu'il faut bien appeler le mauvais goût américain qu'en revenant à nos sources, c'est-à-dire notre richesse et à notre force.
Le rôle des « mass medias » dans ce combat culturel apparaît capital. Toute forme de culture traditionnelle ou classique se trouve aujourd'hui violemment agressée, sous prétexte de la nécessité de faire « jeune et moderne ». Ce sont, la plupart du temps, les langages culturels officiels, comme celui de la télévision, qui assurent la déroute de la culture française devant l'offensive de la pseudo-culture américaine.
La culture française semble totalement incapable de réaction. Elle renonce à son affirmation d'universalisme pour sacrifier à la mode contraire du cosmopolitisme. Elle renonce, en effet, à être elle-même pour devenir soi-disant autre chose, c'est-à-dire rien d'autre que l'expression indigène d'une culture américano-mondiale. La culture française, inhibée par tous les préjugés de l'autoritarisme et de la centralisation, refuse la seule solution qui lui permettrait de se retrouver, de se défendre et, finalement, de s'imposer comme naguère : la conservation et la renaissance des cultures régionales.
Pour la renaissance des cultures d'oïl
Si on tolère de plus en plus le « retour aux sources » des Bretons, des Alsaciens ou des Occitans, en présentant, d'ailleurs faussement, ces cultures comme « étrangères », on refuse toujours l'expression des cultures qui, bien que toutes de langue française ou de parlers d'oïl, n'en sont pas moins singulières.
Au colonialisme succède étrangement la démission. Faute de pouvoir accorder des éléments puissamment originaux, on les rejette, tout en poursuivant une politique culturelle d'annexion envers les régions qui se trouvent, géographiquement et linguistiquement, plus proches d'une capitale tentaculaire.
Nous pensons qu'il est normal de permettre l'expansion des cultures diverses qui ont, toutes, contribué à la culture française mais nous estimons qu'il est dangereux de les diviser, comme on aurait actuellement tendance à le faire, entre cultures « authentiques » et cultures « résiduelles ». Il n'y a pas de supériorité intrinsèque, de la culture bretonne ou de la culture occitane sur la culture normande, par exemple, pour prendre un cas particulier qui nous tient à cœur.
La place de la Normandie dans cette perspective nous semble donc essentielle. Non seulement parce qu'elle est notre patrie, mais aussi parce qu'elle peut avoir valeur d'exemple pour d'autres terroirs, qui appartiennent comme elle au domaine de la langue française, sans pour autant s'identifier à la culture parisienne dominante. En une formule : ce sera la renaissance culturelle normande - et, avec elle, celles des autres régions - qui peut permettre la renaissance culturelle française.
Le rôle de la culture normande
La culture normande a joué un rôle capital dans la formation de la culture française comme de la culture anglaise, d'ailleurs. Elle possède, sans aucun doute, une vocation d'universalisme qui lui vient de ses origines ethniques. La Normandie, depuis le Xème siècle, date de la formation du Duché, jusqu'au XVIIème siècle, époque de la centralisation Louis-quatorzième, a su développer une culture originale, proche, mais distincte, de la culture française proprement dite. Elle a été une cellule culturelle primordiale de l'Europe au temps de sa splendeur. Cette vitalité provenait des caractères spécifiques de la nation normande : plongeant ses racines dans un substrat germanique et celtique, volontairement tournés vers la mer, très fortement influencée par la mentalité nordique. La culture normande fut longtemps originale dans ses créations et dans ses thèmes. Elle conserve un esprit particulier, reflet de sa conception du monde, jusqu'au moment où Paris, par sa puissance économique et politique, l'intégra totalement dans son orbite culturelle.
L'effacement de la culture normande
Il semble ne plus exister d'expression autonome de la culture normande. Hormis le domaine de la langue populaire, dont la vitalité reste forte et l'originalité indéniable, la Normandie semble s'être « alignée » sur le modèle culturel, naguère français, et aujourd'hui américano-parisien. Cependant, il subsiste encore des traits normands permanents et caractéristiques dans des domaines aussi variés que les études historiques, les œuvres littéraires ou les arts plastiques. Quant au folklore - datant, il faut le rappeler, du siècle dernier - il est à la fois l'objet de musée et de tentative de réenracinement de certaines coutumes.
Il faut cependant reconnaître que les expressions actuelles de la culture normande ne sont plus que des survivances incapables, dans la plupart des cas, de créations véritables et encore moins de rayonnement lointain. Une culture n'est vivante que si elle est maintenue, renouvelée et répandue. Moins que toute autre, la culture normande ne saurait marquer un repli sur nous-mêmes, une défense opiniâtre mais stérile d'un soi-disant « bon vieux temps » révolu ou de valeurs culturelles étroitement « régionalistes ». Il ne saurait y avoir pour nous de grande ou de petites culture, seulement l'expression particulière d'une culture, une mais diverse, qui constitue le fond commun et le bien propre de tous les peuples européens et dont la culture française avait su, en son temps, réaliser une prodigieuse et féconde synthèse.
La culture normande n'est donc pas l'utilisation des miettes d'une soi-disante culture nationale, qui ne serait que la culture américano-parisienne. Elle est le retour à un esprit qui a été le nôtre depuis un millénaire, quelles que soient les vicissitudes historiques, et qui se trouve aujourd'hui menacé et dénaturé comme il ne l'avait encore jamais été au cours des âges.
Il faut bien comprendre cependant que la culture normande se trouve d'autant plus menacée par la culture française que celle-ci n'est plus la culture française, mais une « néo-culture » totalement renégate d'elle-même. Pas plus que l'opposition à l'État-Parisien n'est une opposition à la vraie France, notre opposition à la culture américano-parisienne n'est une opposition à la vraie culture française.
D'où ces affirmations:
1) la culture française actuelle n'est plus en état de résister à l'impérialisme culturel américain.
2) la culture normande, comme toute autre culture ethnique de France, s'est fossilisée.
3) la culture française ne peut résister et renaître, dans son originalité et son dynamisme, qu'en recréant, en dehors de Paris, ses composantes essentielles.
4) cette véritable « auto-reconquête » n'est possible qu'en tenant comptes des bases ethniques et des entités culturelles indéniables, dont la Normandie est une des expressions les plus évidentes.
5) une telle entreprise n'est possible qu'en plaçant à son service les personnalités les plus compétentes et les moyens de diffusion les plus modernes.
Un tel programme suppose une volonté politique à la fois française et, en ce qui nous concerne, normande, pour mener le combat culturel à partir des spécificités ethniques originales. Cela s'appelle pour nous la "normmanité". Il convient donc de la définir. Puis de lui rendre sa place. Un tel projet peut et doit s'inscrire dans le cadre d'une Charte Culturelle Normande.
par Didier Patte, publié le 1er mai 1998