La Normandie d'abord !

Les Élections Régionales sont pour un mouvement régionaliste une épreuve de vérité. Il convient, sans fard, d'expliquer la stratégie et la tactique du Mouvement Normand en cette année 1998 qui fait s'approcher à grands pas le trentième anniversaire de la création de notre organisation (21 septembre 1969), tandis que s'annoncent les prémisses du XXIéme siècle.

Dans un premier temps, nous définirons, une nouvelle fois, la nature du Mouvement Normand. Elle implique sa stratégie en même temps que sa finalité.

Dans un deuxième temps, nous analyserons la situation de la Normandie. Elle induit la tactique que nous entendons suivre en même temps que ses options de terrain.

Enfin, parce que rien ne se joue en un seul coup, nous évoquerons l'avenir de la Normandie et le devenir du Mouvement Normand, en ayant conscience que nous ne sommes qu' un moment de l'histoire normande, qu'elle a commencé avant nous, qu'elle se poursuivra après nous.

Qu'est donc le Mouvement Normand ? Que veut-il ?

Le Mouvement Normand n'est pas un parti, mais c'est plus qu'un groupe de pression. Comme un parti, c'est une organisation structurée, qui a besoin de ses structures propres pour être TOTALEMENT indépendante au plan des idées, NULLEMENT dépendante au plan des moyens. Dans le but premier de DURER et de N'ÊTRE AU SERVICE QUE DE LA NORMANDIE. Comme un parti, le Mouvement Normand a des adhérents et des militants: ce sont eux qui assurent la pérennité de son action, ainsi que la diversité de ses interventions. Car le Mouvement Normand, s'il a une action politique régionale évidente, a aussi la dimension métapolitique de réveiller la conscience normande et de promouvoir l'identité et l'héritage culturel normands. Il cesse dès lors de se comporter comme un parti, puisqu'il ne s'assigne pas prioritairement comme objectif la prise du pouvoir. Si nous étions médecins anatomistes, nous dirions que le Mouvement Normand aspire à devenir une sorte de colonne vertébrale d'une société normande ayant repris conscience de son originalité. Si nous étions romantiques, nous comparerions le Mouvement Normand à un ordre de chevalerie pour lequel la notion de service l'emporte toujours sur l'instinct de possession, la volonté d'être sur l'ambition d'avoir. Notre exigence est ÉTHIQUE et ESTHÉTIQUE... et la politique, c'est d'abord la "combinazione", le compromis, l'art du possible, même si c'est finalement le mal nécessaire. Il ne s'agit pas de dénigrer le politique: il est indispensable, mais on peut ne pas en faire un absolu.

Comme un groupe de pression, le Mouvement Normand entend peser sur ceux qui prennent les décisions, mais ce n'est pas un "lobby", en ce sens qu'il ne cherche en rien à défendre des intérêts propres (au sens de "particuliers"). Nous sommes au service de la Normandie et c'est l'intérêt supérieur de la Normandie qui nous guide.

Comment déterminer l'intérêt supérieur de la Normandie? Telle est l'obsédante question qui se pose à tout militant normand. Par la compréhension de son histoire et de sa géopolitique et par la connaissance de son héritage culturel. En cela, un militant normand possède une originalité que ne lui disputent pas les autres militants politiques, qui ont d'autres préoccupations, certes tout aussi estimables, mais qui ne s'inscrivent pas avec autant de force dans l'espace régional normand. Au reste, rien n'empêche un militant normand d'avoir, en plus, d'autres préoccupations politiques. Et l'on comprendra ainsi que jamais le Mouvement Normand n'a condamné la double appartenance. Sans dire que nous la recommandons, disons que le Mouvement Normand apprécie que ses adhérents et militants participent à la vie de la cité dans les formations politiques, les syndicats, les associations, SURTOUT SI, DANS CES STRUCTURES, loin d'oublier leur qualité de régionalistes normands, ILS SAVENT INFLUENCER CES CORPS INTERMÉDIAIRES QUI SONT LE SANG DE LA DÉMOCRATIE.

Finalement, que veut le Mouvement Normand? Certainement pas ne réussir que des coups politiques. Nous avons, par le passé, réussi, par exemple, à faire élire François d'Harcourt, député du Bessin. C'était en 1973. Le Dr German devint président du Conseil Régional de "basse"-Normandie: ce furent des moments heureux de l'action militante normande et nous les revendiquons comme tels. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est qu'en 1998, se dire "militant normand" ne provoque pas le sourire condescendant de "l'establishment", comme c'était le cas en 1969. L'essentiel, c'est qu'en cette fin de XXème siècle, il y ait des hommes et des femmes qui se disent NORMANDS, pensent en normand, conçoivent leur avenir lié à celui de la Normandie, proposent des solutions aux problèmes de l'heure selon les critères de l'intérêt supérieur de la Normandie... et qu'ils soient de plus en plus écoutés, sinon toujours compris.

La situation de la Normandie implique la concentration des énergies et non l'aventure partisane

Parce qu'elle est divisée, la Normandie n'existe que dans nos rêves d'avenir et notre mémoire d'héritiers. Présentement, elle est mutilée, tronçonnée et ses dirigeants n'ont qu'une vision hémiplégique de la région. Quoi qu'ils pensent, quoi qu'ils disent, quoi qu'ils fassent, leurs deux morceaux de Normandie pâtissent de la division. Nous en payons tous maintenant la note et elle est salée. Tous les clignotants sont au rouge. Le déclin de la Normandie, dans l'addition de ses deux régions-croupions, s'évalue par comparaison avec les autres régions françaises. A cause de la division normande, nous entrons dans le XXIème siècle, avec le handicap dirimant d'être niés dans notre existence, avec une identité floue et des retards considérables dus au fait que l'État, depuis des décennies, n'a pas fait son devoir en Normandie. La qualité des hommes qui ont dirigé nos pseudo-régions de "haute" et de "basse"-Normandie n'est pas toujours en cause. Il en fut de mauvais, certes, qui virent dans la division normande l'occasion de se tailler de petits fiefs de notables localistes, mais eussent-ils été habiles à gérer, dévoués au bien public qu'ils n'auraient pu enrayer le déclin normand provoqué justement par la non-considération du fait régional unitaire normand par la Capitale ou la Commission de Bruxelles... Voilà la triste réalité...

L'objectif politique premier du Mouvement Normand ne doit pas être de constituer au sein des assemblées régionales des mini-régions normandes un groupe particulier, mais de réunir suffisamment d'élus de toutes tendances qui seront persuadés de la nécessité de réunifier la Normandie. Se présenter aujourd'hui contre les autres formations politiques ferait que l'idée normande, même en cas de résultats brillants de nos listes, serait minorée. D'ailleurs, si nous nous voulons au service de la Normandie, disons, dans le même élan, que la Normandie ne nous appartient pas et que, si nous pensons en être les défenseurs, il faut avoir l'espoir que d'autres que nous s'approprieront l'idée normande. Ce sera le signe le plus tangible de notre victoire: nous aurons contribué à réveiller la conscience normande.

Mais nous n'allons pas sombrer dans l'angélisme non plus. Nous disposons d'un pouvoir de nuisance et nous entendons l'utiliser contre tous ceux qui ont contribué ou contribuent encore au désastre normand. Nous revendiquons le droit de juger à leurs actes les sortants, de condamner les candidats selon leurs intentions maléfiques et nous avons un premier devoir, c'est de montrer l'inanité de certains programmes, l'absurdité de certaines déclarations, le refus des mesquineries localistes. Dans le même temps, nous devons faire connaître nos options en matière de décentralisation et de régionalisation, nous devons hiérarchiser les priorités. Prenons un exemple: alors que plusieurs têtes de liste affirment - c'est un comble - que la prochaine consultation régionale n'a d'intérêt que par son enjeu national, nous, nous disons, qu'outre la réunification de la Normandie, c'est le devenir de l'estuaire et la réalisation de Port 2000 qui constituent le véritable enjeu des prochaines élections de mars 1998.

En affirmant cela, nous sommes certains de ne pas être entendus de la majorité de nos concitoyens, pourtant, nous persistons et nous signons... Et comme nous sommes pragmatiques, pour parvenir à nos fins, nous demandons à nos amis et militants de s'engager, selon leurs affinités personnelles autres que régionalistes, sur le maximum de listes... Il nous importe peu que ces listes se combattent entre elles pourvu qu'elles recèlent en elles des candidats favorables aux thèses du Mouvement Normand ou qu'elles acceptent de porter une bonne part de son programme. Dans les futurs Conseils Régionaux de "haute" comme de "basse"-Normandie, il y aura un intergroupe d'élus qui, à leur place, dans l'opposition comme dans la majorité régionale (qu'elle soit à droite ou qu'elle soit à gauche), défendront les intérêts supérieurs et prioritaires de la Normandie.

Tant que la Normandie n'est pas reconstituée, il n'y a pas d'autre voie.

Avenir de la Normandie, devenir du Mouvement Normand

L'avenir de la Normandie passe par sa réunification. La réunification n'est pas l'unité de la Normandie. Ce n'en est que le préalable. L'unité normande est inséparable de l'équilibre de l'aménagement de son territoire et de la solidarité devant se développer entre les "pays" normands et les Normands eux-mêmes. Mais la Normandie, ce n'est pas seulement un territoire, quasi immuable depuis presque deux millénaires, c'est aussi une aventure collective, qui nous fit venir du Nord et nous transporta en Angleterre, en Sicile, au Canada, une façon d'appréhender le monde, NOTRE MONDE, par la rencontre de la Mer et du Fleuve, par notre vocation double, à la fois maritime et terrienne, c'est, enfin, notre particularité d'être le "people between", le peuple interface pouvant relier les deux civilisations à tendance universaliste, la française et l'anglaise...

Le Mouvement Normand se confond actuellement avec la lutte pour la réunification, mais, dans nos instances, nous essayons d'imaginer les étapes de la renaissance normande et, en attendant, nous nous assignons la tache immense de faire connaître l'héritage, de le répertorier, d'en faire apprécier les richesses et les potentialités, d'initier le maximum de Normands à la matière normande. Notre rôle est au moins autant pédagogique que politique. Pour cette raison, nous ne saurions confondre péripéties électorales et mission historique.

" Certains diront que nous avons une vision utopique de notre devenir... Outre que le réalisme est souvent l'alibi de ceux qui se laissent aller, nous dirons que L'UTOPIE, C'EST LE REFUS DU RENONCEMENT... Et nous ne renoncerons jamais! "

Cette péroraison d'hier reste toujours d'actualité.

Éditorial de l'Unité Normande n°213 de Février 1998

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