La Région, l'État, l'Europe

Ce texte se situe dans la continuité du premier paru sous le titre « Europe : le nouveau monde... » qui essayait, cinq ans auparavant, de démontrer que l'Europe était «multiple et enracinée», que son génie résidait dans sa diversité, dans sa résistance à l'unité, dans la mesure où elle était totalitaire... Que l'Europe était mémoire, qu'il nous fallait, nous, européens, assumer tout notre héritage, tous nos héritages, fussent-ils contradictoires, car, là s'exprimait la richesse de l'Europe... Certes - et je laissais alors la parole à Pierre Godefroy, inspirateur du Mouvement Normand, qui, dans son ouvrage Notre patrie européenne, disait : « L'histoire de l'Europe, c'est la quête du Saint-Graal de l'unité », mais la beauté d'un mythe se situe justement dans son horizon sans cesse repoussé...

L'esprit européen se situe plus dans la quête de l'unité que dans l'unité elle-même

De ce fait, je maintiens ma profonde conviction que l'esprit européen se situe plus dans la quête de l'unité que dans l'unité elle-même, dans le fait d'assumer nos passés différents, antagonistes, contradictoires plutôt que dans une hypothétique félicité lisse et uniforme «homo-europenus». L'Europe est l'Europe parce qu'elle est multiple. Elle est multiple parce qu'elle est enracinée. Et je disais en conclusion - pardonnez-moi de me citer, mais il s'agira du point de départ de mon propos de ce jour...- :

« (...) Il faut l'unité de l'Europe. La véritable Europe. Pas l'Europe-croupion de l'actuelle communauté européenne, mais l'Europe de l'Atlantique à l'Oural et même au-delà, lorsqu'il n'y a pas de solution de continuité ethnique dans l'immense Sibérie slave. L'Europe du Cap Nord à Gibraltar. Et cela signifie que nous devons rechercher l'adhésion de tous les pays de l'Est. cela signifie encore que, quelles que soient nos sympathies pour les Serbes ou les Croates, il faudra bien admettre tous les peuples de l'ex-Yougoslavie. Cela signifie toujours qu'il faudra concilier les quelques centaines de drapeaux de l'Europe des régions avec les pavillons des états-nations qui, historiquement, ont acquis le droit de vouloir pérenniser leur existence. C'est un chemin difficile : c'est le seul qui respecte l'âme de l'Europe, l'esprit européen... (...)».

Un vote historique et régionaliste

Voilà ce que je disais devant vous, il y a cinq ans : il y a un lustre, nous sortions, en France, de la campagne référendaire sur le Traité de Maastricht. La France avait donné son approbation du bout des lèvres... La France ? Non ! Une majorité - très faible - de citoyens et un certain nombre de régions. La Bretagne, par exemple, avait voté carrément « oui » et la Normandie franchement « non ». Cela avait été un grand moment d'expression régionaliste, car les enjeux étaient sans doute plus sérieux que la désignation de quelques centaines de pitres interchangeables lors des élections législatives. Si la Normandie avait voté « non », c'était pour manifester son doute en la valeur d'un traité abscons et pour exprimer son mécontentement de région maltraitée par l'État central... Et si la Bretagne s'était clairement exprimée en faveur de Maastricht, la raison en était qu'elle attendait plus de l'Europe que l'État français qui, au cours des décennies soixante-dix et quatre-vingts, l'avait pourtant fortement aidée pour la réalisation d'infrastructures finalement achevées...

Cinq ans plus tard, nous pouvons mesurer le chemin parcouru tel que je l'esquissais en 1992. L'Autriche, la Suède, la Finlande ont rejoint la CEE, devenue Union Européenne. Les P.E.C.O. (Pays de l'Europe Centrale et Orientale) frappent à la porte. L'Europe de Bruxelles semble attirer, mieux que jamais, certaines nations européennes, tandis que d'autres (la Norvège, la Suisse) la boudent et que le noyau dur du Marché Commun, les six du début, s'échinent à atteindre les trop fameux critères de Maastricht. Si je voulais raccourcir ma vision, je dirais que la quête du Saint-Graal de l'Unité européenne continue à passionner les peuples européens alors que la réglementation bruxelloise et les valeurs marchandes qu'elle suppose sont ressenties comme autant de chaînes asservissantes. Avers et revers d'une même réalité européenne. De la façon dont les responsables politiques, sociaux, culturels de l'Europe sauront sortir de ce qui ressemble aujourd'hui à un piège dépendra l'avenir de l'Europe pour le prochain siècle.

Tout peut sortir de la situation actuelle

Une autre manière de dire que tout, le bon comme le moins bon ou même le franchement mauvais, peut sortir de la situation actuelle. Peut-on vraiment se passionner pour les critères de convergence ? L'économisme poussé à son paroxysme est le plus sûr moyen de détruire le mythe européen. Il n'y aura pas de quête du Saint-Graal dans la recherche éperdue des critères de convergence de Maastricht. Les valeurs marchandes érigées en absolu sont tout aussi contraire à l'esprit européen que l'hégémonisme politique d'un Napoléon ou la ridicule prétention de caractère ethnique d'une quelconque « race des Seigneurs ». Multiple et enracinée, multiple parce qu'enracinée, enracinée parce que ce petit continent offre la plus large palette de paysages et de milieux de vie différents dans lesquels chaque peuple a pu trouver sa terre d'élection. L'Europe doit chercher son unité dans le respect de ses diversités, tout en assumant son passé. Voilà qui n'est pas simple puisqu'il lui faut transcender ce qui, justement, l'a divisée contre elle-même, la conduisant, au XXème siècle, à deux doigts de sa ruine définitive, c'est-à-dire à sa sortie de l'histoire.

Il est un fait que jamais l'Europe n'a marché d'un même pas. Pendant le miracle grec, Latins, Celtes, Germains vivaient leurs aurores historiques. Le monde romain n'a jamais embrassé la totalité de l'Europe. Pas plus que la chrétienté médiévale. Le Saint Empire n'a pas pu empêcher l'émergence des États-Nations. Ajoutez à cela les différences linguistiques, les oppositions religieuses, les histoires nationales différentes, les approches administratives divergentes et l'on comprendra que le Vieux Continent - à l'opposé du Nouveau Monde - ne puisse, à aucun moment donné, être la page blanche, la table rase sur laquelle on pourrait bâtir un système politique rationnel. Toujours cette fatalité de l'Europe multiple, consubstantielle de l'idée même d'Europe... Et c'est la raison pour laquelle l'Europe a expérimenté à peu près tous les systèmes administratifs et politiques, de la Cité antique à la république centralisatrice en passant par le « Royaume aux provinces hérissées de libertés » ou à l'État fédéral, hérité de la notion d'Empire. Aussi est-il normale qu'en cette fin du XXème siècle, nous trouvions, au sein de la Communauté Européenne, des monarchies et des républiques, des états unitaires et des fédérations. De même, est-il normal que les politiques de décentralisation, menées un peu partout (les nécessités de l'heure obligent) ne soient pas de la même intensité, n'aient pas abouti aux mêmes résultats.

Les mots "Région", "État" n'ont pas partout le même sens

Lorsque nous parlons de régions et d'états, nous n'entendons pas les mêmes concepts si l'on est en Allemagne, en France, en Belgique ou en Espagne. Au sein d'un même pays comme la France, le mot « Région » n'a pas la même valeur si l'on se trouve en présence de « régions charnelles » comme la Normandie, la Bretagne ou l'Alsace ou selon qu'il s'agisse d'un assemblage quelque peu technocratique comme Midi-Pyrénées ou Rhône-Alpes... A plus forte raison si l'on comprend un Land allemand, une Province espagnole comme la Catalogne ou une méga-région en devenir comme la Padanie...

Car, si l'Europe n'est pas une table rase, elle n'est pas non plus figée dans ses structures. C'est un organisme vivant avec ses progrès, ses retours en arrière, ses expériences. Depuis 1992, l'Europe a vu la dissociation de la Bohême-Moravie et de la Slovaquie, la re-création des Pays Baltes, la dissociation de la Yougoslavie, le renforcement des pouvoirs des régions espagnoles, la fédéralisation de la Belgique, le renforcement des prérogatives régionales en France et, il y a quelques semaines, Tony Blair, Premier Ministre de Grande-Bretagne, engageait le Royaume-Uni dans une politique de décentralisation suscitant des espoirs de « self-government » en Écosse et au Pays de Galles... C'est bien ce qui me fait dire, au titre de responsable d'un mouvement régionaliste, que tous les espoirs sont permis : l'histoire réserve bien des surprises - et pas seulement à ceux qui en sont les acteurs. Que sera l'Europe dans vingt ans, trente ans ? Que sera la France ? L'Espagne ? La Grande-Bretagne ? La Belgique ? Il y a des futurs possibles. Il y aura aussi des surprises. C'est pourquoi une réflexion sur la région, l'État, l'Europe est une nécessité et une urgente actualité.

L'avenir de l'Europe dépendra de la façon dont la France saura évoluer

Que nos amis européens, non citoyens français, présents ici me le pardonnent, mon propos va désormais porter plus sur la France, ses concepts de régions et d'État, que sur le reste de l'Europe... D'ailleurs, reste de fatuité franchouillarde peut-être, j'ai la conviction que l'avenir de l'Europe dépendra en grande, en très grande partie de la manière dont la France saura évoluer en matière de décentralisation, de régionalisation, d'application du fameux principe de subsidiarité.

En France se trouve la plus forte résistance jacobine à l'unification européenne, mais, en France, aussi, se trouve le plus fort esprit de résistance à l'uniformisation d'origine américaine qui, si l'on n'y prend pas garde, tuera l'idée même d'Europe.

De la manière dont la France parviendra à s'adapter à un concept d'Europe qui lui convienne dépend l'avenir de cette Europe mythique. S'adapter, ce n'est pas, ce ne peut être rendre les armes à un hypothétique adversaire, c'est rendre compatibles des contraires, les dépasser, en faire de nouvelles lignes de force à partir desquelles on peut gagner en efficacité, en efficience. Autrement dit, je ne demande pas la capitulation en rase campagne des Jacobins. Il y a deux siècles, ils ont gagné sur les Girondins parce qu'ils étaient non seulement les plus décidés, les plus efficaces, mais aussi parce qu'ils s'inscrivaient dans un courant de la pensée française, datant de plusieurs siècles, approuvée par la majorité de la population. La modernité était jacobine. La continuité aussi.

« Régions », « État », « Europe » : trois concepts sur lesquels il y a lieu de s'arrêter. Il en est deux qui sont en plein devenir. Il en est un autre qui est une réalité.

L'État est une terrible réalité

L'État est une terrible réalité. C'est l'État qui a fait la France. A tel point que l'on parle d'État-Nation. C'est, comme disent les marxistes, une superstructure, un gouvernement et une administration. L'État incarne le bien et la paix publics, l'intérêt général et la garantie des intérêts particuliers. Il définit les normes en même temps qu'il élabore et applique les lois. C'est la collectivité - je n'ai pas dit la communauté - face à l'individualité. On conçoit, à partir de ces pétitions de principe, qu'il puisse y avoir un exigeant sens de l'État, qui n'est pas sans grandeur, un service de l'État, qui n'est pas sans noblesse. En lisant les ouvrages du Préfet Jean-Émile Vié, un jacobin incurable, très hostile à toute idée de décentralisation, on ne peut qu'être frappé par la sombre rigueur de ce grand commis de l'État et l'on se dit que si tous les serviteurs de la République avaient toujours manifesté une telle intransigeance envers eux-mêmes, l'État-jacobin aurait encore de beaux jours devant lui !

De ce fait, on perçoit tout de suite ce qui peut fragiliser le concept de l'État, le toucher dans ses justifications : c'est, d'une part, l'absence de vertu de ses serviteurs, administrateurs ou politiques, c'est, d'autre part, son inefficacité ou son inefficience.

La décennie qui nous précède a montré que de nombreux représentants politiques de l'État avaient failli : concussions, tripatouillages financiers, financements occultes, trafics d'influences ont défrayé la chronique. La « vertu » républicaine en a pris un bon coup et, par là-même, le respect qu'inspire l'État.

Ce n'est pas pour rien que l'actuel Premier Ministre, M. Lionel Jospin, cherche à ressusciter une mystique de la vertu républicaine : il a sans doute compris que l'État, colonne vertébrale de la nation française, était gravement remis en cause dès lors que l'intégrité de ses serviteurs pouvait être suspectée.

On observera, au passage, que l'on confond allègrement la notion d'État et celle de République. Confusion originelle : res publica, la « chose publique »... On observera en même temps que la vertu à laquelle nous demandent d'aspirer MM. Jospin et Chevènement est « républicaine » et non pas « française ». Ce qui montre bien la prééminence de l'État sur la Nation. Ce qui, en outre, nous plonge dans des abîmes de réflexion si l'on veut bien considérer qu'il puisse exister des Français qui ne soient pas républicains. Vont-ils être déchus de leur citoyenneté ? Seront-ils considérés comme des sous-hommes ? Des parias ? Des apatrides ? En un mot - horresco referens - des exclus ?

Que devient l'État sans la vertu et l'efficacité de ses serviteurs ?

Il n'empêche : revenons à notre propos. Que devient l'État lorsque le doute s'insinue à propos de l'honnêteté de ses serviteurs ?

Autre grande justification de l'État : son efficacité et son efficience. Là encore, nous ne pouvons que constater la montée du doute. Il y a une crise de l'économie administrée : personne ne peut le contester, pas même l'antilibéral que je suis. L'affaire du Crédit Lyonnais, le déficit de la SNCF sont tout à fait emblématiques de l'inefficience de l'État en matière économique. L'exigence de service public - justification suprême de la présence étatique en matière économique - finit par peser moins que le coût exorbitant pour les contribuables des comblements de déficit. Que dire des lourdeurs administratives dès que l'on observe, par exemple, les pesanteurs pachydermiques de l'Éducation Nationale ? Lorsque Claude Allègre, nouveau Ministre de l'Éducation Nationale, déclare qu'il faut « dégraisser le mammouth », il montre, à tout le moins, qu'il a compris qu'une certaine organisation administrative centralisée avait fait son temps...

L'efficacité de l'État est donc en question. Certains l'ont compris qui, depuis trente ans, ont entamé - trop lentement à mon gré - une politique de décentralisation et de régionalisation.

Il s'agissait de décharger l'État de certaines missions qui, de toute manière, pouvaient être mieux menées à bien au plus prés des administrés. D'où ces transferts de compétences à destination des communes, des départements et des régions, tels que prévus par la Loi Defferre du 1er mars 1982. La réalité nous amène cependant à constater - et c'est là où l'État perd toute justification et devient tyrannique - que les transferts de compétence n'ont pratiquement pas fait faire à l'État sa cure d'amaigrissement qui, seule, pouvait le sauver. Les administrations centrales sont toujours aussi prégnantes, dominatrices et sûres d'elles-mêmes. La décentralisation, au lieu de raccourcir les circuits de prise de décision, a, au contraire, superposé un nouvel échelon décisionnel. L'État ne s'est pas rajeuni : qu'on le veuille ou non, il est en crise. Crise d'efficacité. Il n'a pas pu empêcher l'émergence des entités régionales, mais il a su empêcher le développement normal des régions.

D'abord en émiettant la décentralisation entre le département et la région, ensuite en voulant rester l'acteur principal de l'aménagement du territoire, fut-il régional, enfin en ne décentralisant pas ou en déconcentrant fort peu sa propre administration.

La Région encore parente pauvre

La région, dans ces conditions, a bien du mal à sortir des limbes. C'est la raison pour laquelle la région française fait figure de parente pauvre par rapport à sa cousine espagnole ou au land allemand. On peut discerner son manque de maturité au fait que les politiciens français, lorsqu'ils en ont le choix, préfèrent la carrière nationale et le mandat départemental au siège de conseiller régional.

Malgré cela, la région est en plein devenir. Elle en est au stade où tout retour en arrière se révèle impossible. Le peu d'appétence des politiciens français pour la Région en dit long sur l'obsolescence de leur pensée. Les réactions hargneuses de certains serviteurs jacobins de l'État sont des combats d'arrière-garde. La preuve de l'efficacité de l'échelon régional peut se trouver dans l'examen objectif de la politique de décentralisation en matière de construction, de modernisation, de réhabilitation des lycées depuis 1986. En dix ans, les régions ont plus fait que l'État en trois décennies ! On pourra faire le même constat avec la formation continue dans quelques années. La région, et nous en sommes loin, n'a pas donné toute sa mesure, alors que ses pouvoirs sont encore restreints et ses ambitions bridées, notamment dans des domaines aussi emblématiques que la culture ou l'éducation.

Une Europe virtuelle, mais déjà efficace

Dans le même temps, l'État subit l'assaut d'une autre entité encore plus virtuelle que réelle, l'Europe. L'Europe encore virtuelle ? Certes, puisque sa dénomination n'est pas très fixée : on est passé de Marché Commun à la Communauté Économique Européenne, puis à la Communauté Européenne et maintenant à l'Union Européenne... De même sa composition évolue : de six pays, on est passé à quinze et on attend les autres... De même toujours au plan institutionnel : il n'existe qu'une Assemblée européenne, pas encore de Parlement européen… Il n'y a pas un gouvernement européen, seulement une simple commission... Je ne me prononce pas sur la nécessité de l'émergence de ces deux symboles de la souveraineté que peuvent être un Parlement et un Gouvernement européens. Je constate : c'est tout. Mais, dans le même temps, qui ne voit pas que, subrepticement, la réglementation européenne tend à prendre le pas sur la législation nationale ? Que cela soit un bien ou un mal n'est pas mon propos, sauf à dire et redire que l'uniformisation est contraire à l'esprit européen, que l'esprit de système se heurtera au refus de la réduction totalitaire à l'unité, bref que l'Europe est diversité ou elle n'est pas...

Cette Europe imparfaite, cet organisme inconstitué et qui n'a ni nom véritable, ni réalité juridique internationale indiscutable, cet ensemble à la tête technocratique et si peu politique est en train de lancer des concepts nouveaux, dans l'indifférence des peuples le plus souvent et qui ne sont pas seulement des idées d'organisation des marchés. La Commission et les bureaux de Bruxelles, sans le dire explicitement, sortent de la gestion plus ou moins technocratiques de l'économie européenne et prennent des décisions politiques - au sens le plus fort du terme, c'est-à-dire touchant à l'organisation de la Cité Européenne - de la plus haute importance.

Les "espaces européens"

Je veux parler en l'occurrence de la notion d'Espaces Européens où l'on conçoit des rapprochements de régions ayant les mêmes préoccupations géopolitiques, même si elles appartiennent à des États nationaux différents.

Parmi ces « espaces européens », j'en citerai trois, mais il en est d'autres qui concernent aussi d'autres régions françaises:

  • L'Arc Atlantique
  • L'Arc Méditerranéen
  • L'Arc Manche

L'Arc Atlantique entend rassembler de l'Écosse au Portugal toutes les régions occidentales de l'Union Européenne baignées par l'Océan et ses mers bordières d'Irlande et de la Manche. Ce sont des régions à forte personnalité ethnique et culturelle, ayant des problèmes communs (l'éloignement par rapport à la Banane Bleue), craignant d'être délaissées par le basculement vers l'Est du centre de gravité de l'Europe...

L'Arc Méditerranéen, qui irait de la Catalogne jusqu'à la Padanie, s'efforcerait de retrouver des solidarités entre les régions méditerranéennes d'Espagne, de France et d'Italie.

L'Arc Manche repose d'abord sur un concept nouveau : l'équivalence de la notion de frontière terrestre et la notion de frontière maritime. De ce fait, les régions bordières de la manche, qu'elles soient françaises ou britanniques seraient à plus ou moins court terme éligibles aux procédures de crédits accordées aux régions frontalières...

Comme on peut le constater les motivations affichées sont d'ordre économiques, relationnel, douanier... Tout à fait dans la logique actuelle de l'Union Européenne... donc considérées comme sans danger par les États Nationaux seuls véritables interlocuteurs de la Commission de Bruxelles... mais à fréquenter les réunions entre responsables de ces régions, qui, pour l'instant, font connaissance, se jaugent et s'apprécient, je puis assurer que les préoccupations d'ordre économique ne sont plus les seules qui puissent cimenter les fameux «espaces européens».

Immanquablement, nous allons voir apparaître, pour l'Arc Atlantique, par exemple, les notions de celtitude, de normannité, le souvenir de l'Empire Plantagenêt, la solidarité atlantique avec l'inévitable projection vers les autres rives de l'Océan... Pour l'Arc Méditerranéen, on va évoquer rapidement le souvenir des courants d'échanges médiévaux qui, de Barcelone à Venise en passant par Marseille et Gênes, constituaient un espace de civilisation parfaitement original... Quant à l'Arc manche, nous dirons qu'il réunira dans un premier temps des régions séparées par une même histoire commune, histoire qui ne se confond pas avec l'histoire des États français et anglais...

Les « espaces européens », parce qu'ils sont transnationaux, parce qu'ils réunissent des régions en train d'acquérir de véritables prérogatives de collectivités territoriales de plein exercice, peuvent poser à leurs habitants le problème de double appartenance. Demain, se sentira-t-on plus «méditerranéen» que français, plus « celte » que français, plus « anglo-normand » que français ?

Double sentiment d'appartenance

Poser la question n'est pas présentement la preuve qu'elle soit immédiate, mais si l'État national continue à vider de sa substance le concept de nationalité française au profit d'une citoyenneté républicaine... très théorique, très abstraite, il ne faudra pas s'étonner qu'un jour des affinités ethniques, culturelles, un passé, lointain certes, mais commun n'apparaissent sous des dehors autrement plus concrets, plus « charnels » que l'indifférenciation cosmopolite à laquelle nous invitent l'esprit du système et la soumission aux valeurs marchantes.

Il est encore trop tôt pour constater la mise en cause de l'État par l'Europe, d'une part, la Région, d'autre part, mais il faut savoir qu'une telle occurrence peut se présenter, surtout si l'État - ne voulant plus incarner le mythe national (cosmopolitisme oblige) - ne veut voir en nous que des citoyens adhérants à des valeurs marchandes et universalistes. Nul doute alors que la Région relèvera le gant, fera sienne la notion d'enracinement, l'attachement au sol, toutes les valeurs identitaires et que l'Europe, trop heureuse de tailler des croupières aux États nationaux, favorisera des rapprochements transfrontaliers qui, comme par hasard, correspondront à de vieilles solidarités protohistoriques et historiques…

Peut-être alors sera-t'il temps de méditer ce texte de Chateaubriand qui, dans les Mémoires d'Outre-tombe (1850) interroge: « Quelle serait une société universelle qui n'aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, au plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu'en résulterait-il pour ses moeurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? »

publié le 25 Août 1997

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